Tout va de travers

J’ai choisi cette photo parce qu’elle illustre ce que j’essaye de faire dans mon travail. Il y a beaucoup d’incertitudes dans la recherche. On essaye des choses sur la base de l’intuition et en s’inspirant de sa logique et de celle des autres. Mais parfois (souvent!) ça ne suffit pas. Il faut de la chance aussi, et puis des moyens il en faut toujours. Les moyens de tester, se tromper, recommencer, modifier. Tout ça sur un temps long, plusieurs années, plusieurs dizaines d’années. C’est décourageant, c’est lent, c’est frustrant. Contrairement à de nombreux collègues je ne suis pas passionné par ce que je fais. Je trouve cela très bien qu’ils se prennent au jeu et soient créatifs. Moi je suis là pour que de ce chaos, on puisse essayer de tirer une voie, et tant bien que mal rester en équilibre malgré les difficultés ; elles sont souvent humaines, financières, organisationnelles. S’il n’y avait que des problèmes techniques, je pense que l’harmonie règnerait beaucoup plus car les scientifiques sont là pour cela précisément. Seulement voilà, il y a un environnement, des choses plus ou moins absurdes ou bassement matérielles (on dit opérationnelles) qui viennent agiter tout ce microcosme foisonnant. Certaines voies se perdent dans la brousse, d’autres sont d’anciens chemins abandonnés et retrouvés, et moi je me charge de conduire ces personnes sur la chaussée stabilisée que l’on construit au fur et à mesure. Elle est étroite, un peu fragile mais suffisamment robuste pour porter tout ce beau monde. On profite du paysage, on se perd volontairement en faisant un détour mais on peut toujours reprendre la piste qui nous fait avancer jusqu’au prochain point d’étape. Il faut consolider régulièrement, anticiper, accompagner pour que personne ne s’égare ou reste sur la touche. Il y a de la casse parfois. C’est regrettable mais c’est comme ça. Le monde n’est pas parfait, et souvent injuste. J’aime qu’au sein de cette jungle on puisse paver quelque chose de solide, dirigé vers un but que l’on aime se rappeler quand rien ne marche et que tout va de travers. Il ne faut pas abimer de trop la végétation fertile pour laisser les pousses prendre, qu’il y ait une sorte d’anarchie créative. Mais au bord du chemin, on trouve toujours l’appui pour monter à bord du véhicule. On marque les progrès, on regarde derrière soi le chemin parcouru. J’essaye de rendre toute cette complexité navigable et garder humain le travail moderne. Mais il n’y a pas un jour sans que je ne doive me convaincre d’y croire et que l’envie me prenne de tout envoyer chier. C’est aussi un combat absurde que je mène et qui est en train d’aboutir sur autre chose. Quelque chose où je n’aurais pas besoin de me battre mais simplement accueillir. C’est un processus long, chaotique, incertain, je suis mon propre objet de recherche et voici ici le fruit de mes travaux.